vendredi 24 juillet 2020

DÉNONCIATIONS PUBLIQUES




(Édition 25.07.20)

ACTUALITÉ 1

Les comptes qui publient des dénonciations anonymes d'inconduites sexuelles se sont multipliés au cours des derniers jours. Et pendant que certains s’inquiètent de possibles dérapages, une cofondatrice d’un de ces comptes y voit plutôt une occasion de libérer la parole des victimes.

La femme que nous avons rencontrée a demandé l’anonymat parce qu’elle craint des représailles. Elle a créé, avec d’autres personnes, une page Facebook qui mène vers une liste qui contient des centaines de noms, tous présentés comme de potentiels agresseurs. Ça a été créé pour donner une parole aux victimes pour qu'elles puissent dénoncer leur agresseur, explique-t-elle.

Le geste reproché à chacune de ces personnes n’est toutefois pas précisé. Un code allant de 1 à 3 a été récemment ajouté aux côtés de plusieurs noms pour préciser le degré de gravité des allégations, qui vont des propos déplacés au viol.

La cofondatrice du compte justifie le fait de nommer les agresseurs allégués par la volonté de protéger des victimes potentielles. Elle mentionne aussi ne pas souhaiter de mal aux personnes dont le nom se retrouve sur la liste.

ACTUALITÉ  2

Lettre d’opinion est le professeur titulaire Daniel Gagnon, de l’Université du Québec à Chicoutimi.

À l’époque féodale, les contrevenants étaient lynchés sur la place publique. Plus le plaignant était puissant, plus l’évènement était couru par le peuple et plus la vindicte s’avérait sévère. Dieu merci, l’évolution sociale a fait en sorte d’éliminer cette façon de faire dans les sociétés modernes! Les réseaux sociaux sont une résultante de l’évolution technologique. Il ne faudrait pas que le progrès technologique annihile le progrès social. Les philosophes des lumières ne s’en remettraient pas!

HISTORIQUE 1: XIVe au XIXe siècles

Usages répressifs d'abord. Dans le comté de Bourgogne à la fin du XIVe siècle, la dénonciation est un outil des juges de l’État princier face à certaines résistances seigneuriales (M. Bubenicek). Dans l'Inquisition, l'usage de la dénonciation atteint son maximum. En Suisse romande au XVe siècle, pour traquer les « sorciers », l'institution inquisitoriale cultive la dénonciation anonyme et collective, mais aussi la dénonciation par les complices, et se trouve de ce fait instrumentalisée par les groupes familiaux à des fins de vengeance (Ch. Ammann-Doubliez, G. Modestin, M. Ostorero, K. Utz Tremp). Toutefois, la dénonciation revêt d'autres visages que ceux de la force et de la haine. Une procédure d’auto-dénonciation a ainsi été mise au point et largement utilisée, notamment sous le nom de « fait mandé », dans plusieurs villes des Pays-Bas. Elle permettait aux criminels de confesser leurs actes et d'éviter les sanctions les plus lourdes (A. Musin). Dans la France du XIXe siècle, à l'obligation universelle de dénoncer les crimes et délits répond le délit de « dénonciation calomnieuse », fermement poursuivi (V. Bernaudeau).

HISTORIQUE 2 : à Venise

Les bouches de dénonciation étaient des sortes de boites aux lettres faites pour recevoir les dénonciations, que les procurateurs prenaient plus ou moins en compte...

Les dénonciations devaient être signées, voire appuyées de témoignages. On ne dénonçait pas à tort et à travers. Gare aux auteurs de dénonciations mensongères !!!

Cette pratique était d’usage courant et permettait une surveillance policière de tous à tout moment. Bien sûr qu’on ne pouvait pas dénoncer anonymement, ni sans éléments pour étayer ses affirmations ou ses suspicions. Et bien sûr, lorsque la dénonciation était prise en compte, une enquête était diligentée pour vérifier les faits.

On est donc loin de ce qui nous répugne un peu de nos jours, une dénonciation des citoyens entre eux, qui peuvent cacher de simples règlements de compte personnels.

HISTORIQUE 3 : la Révolution française

Georges Couthon, député et membre du tribunal révolutionnaire, modifie la procédure dans ce qu'on appellera le décret du 22 Prairial, ou «loi du sang» pour ses détracteurs. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on se donne les moyens d'accélérer la cadence. Ainsi, l'article VI donne une définition large des ennemis de la patrie qu'il s'agit d'éliminer. Il suffit d'avoir «égaré, découragé le peuple», d'avoir «propagé de fausses nouvelles» pour être jugé comme tel. L'article VIII, lui, stipule qu'une «preuve morale ou verbale» peut suffire à condamner un homme; l'article XIII déclare que si on dispose d'une de ces preuves, «il ne sera pas entendu de témoins»; l'article XVI annonce que «la loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes, et n'en accorde point aux conspirateurs», en clair, il n'y aura plus d'avocat.

HISTORIQUE 4 : sous Staline

Pour convaincre les Soviétiques, le pouvoir utilise l'ensemble des leviers dont il dispose. Régulièrement des textes plus ou moins explicites incitent à la critique, au « devoir de vigilance ». L'encouragement de la dénonciation prend aussi des formes légales (dans certains cas limités, elle est obligatoire), pratiques (le régime facilite le dépôt des plaintes) et symboliques (grâce à la popularisation de certains responsables comme le chef de l'État, M. I. Kalinin, le pouvoir veut donner l'image d'un régime à l'écoute attentive de son peuple). Ces mesures sont complétées par un effort de banalisation de la dénonciation. Celle-ci fait partie du quotidien de chaque citoyen soviétique : s'il lit le journal, il peut y découvrir de nombreuses dénonciations. Sur son lieu de travail, les journaux muraux sont le lieu privilégié d'affichage de ces textes. Si, en plus, il participe à la vie politique de son pays, il peut assister à des réunions où responsables comme simples individus peuvent être violemment dénoncés en public et sanctionnés.

A VOUS DE JOUER















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